Boîte à outils retraite · Mis à jour le 10 juin 2026

Les retraites anticipées : les départs que vous ne voyez pas venir

La réponse courte d'abord : à côté de la carrière longue, trois dispositifs ouvrent un départ avant l'âge légal — l'incapacité permanente d'origine professionnelle (dès 60 ans), le C2P (jusqu'à 2 ans d'avance) et le handicap (dès 55 ans). Aucun n'apparaît dans votre SIRH, et le salarié n'a aucune autorisation à vous demander. Voici qui peut partir quand, et comment reprendre un coup d'avance.

La carte des départs anticipés : qui peut partir quand

Avant le détail, posons la carte. L'âge légal est aujourd'hui gelé à 62 ans et 9 mois pour les générations 1963 à mars 1965, suite à la suspension de la réforme des retraites fin 2025. Cinq situations sont à connaître : quatre permettent de partir avant cet âge, la dernière garantit un départ qui ne sera jamais repoussé au-delà.

  • Carrière longue : départ possible entre 58 et 63 ans pour ceux qui ont commencé à travailler avant 21 ans. C'est le dispositif le plus fréquent ; notre article dédié le détaille, nous ne le retraitons pas ici.
  • Incapacité permanente d'origine professionnelle : départ dès 60 ans (taux d'IP d'au moins 20 %) ou 2 ans avant l'âge légal (taux de 10 à 19 %, sous conditions).
  • Points C2P : les points de pénibilité se convertissent en trimestres et avancent le départ jusqu'à 2 ans avant l'âge légal.
  • Travailleur handicapé : départ possible dès 55 ans, au taux maximum.
  • Inaptitude au travail : pas un départ anticipé au sens strict, mais un taux plein automatique à l'âge légal — donc un départ qui ne sera jamais repoussé.

Le point commun de ces dispositifs : ils se déclenchent sur des données que vous ne voyez pas (relevé de carrière, taux d'incapacité, reconnaissance MDPH) ou que vous déclarez sans toujours en mesurer la portée, comme les expositions C2P.

L'incapacité permanente : un accident du travail peut avancer un départ de presque 3 ans

La règle d'abord. Un salarié dont l'accident du travail ou la maladie professionnelle a laissé une incapacité permanente d'au moins 20 % peut liquider sa retraite dès 60 ans — soit près de trois ans avant l'âge légal gelé. Ce taux peut résulter de l'addition de plusieurs taux, dont au moins un atteint 10 %. Et la pension est attribuée automatiquement au taux maximum, quel que soit le nombre de trimestres : aucune décote ne retient le salarié.

Entre 10 et 19 % d'incapacité, le départ reste possible 2 ans avant l'âge légal (autour de 60 ans et 9 mois pour les générations actuelles), avec des conditions plus exigeantes : 17 ans d'exposition (68 trimestres) à des facteurs de risques professionnels, un lien établi entre cette exposition et l'incapacité, et l'avis d'une commission — démarche allégée quand l'incapacité résulte d'une maladie professionnelle.

Côté RH, la traduction est simple : chaque rente AT/MP dans vos effectifs est une date de départ potentielle. Si Martin, 58 ans, perçoit une rente après un accident reconnu à 22 % d'IP, il peut partir dans deux ans — et rien ne l'oblige à vous prévenir avant son préavis de départ volontaire.

Le C2P : des trimestres que vous financez sans suivre le compteur

Le compte professionnel de prévention couvre 6 facteurs de risques : travail de nuit, équipes successives alternantes, travail répétitif, milieu hyperbare, températures extrêmes et bruit. C'est vous qui déclarez les expositions, via la DSN ; le salarié exposé toute l'année acquiert 4 points par facteur.

Ces points deviennent de la retraite : 10 points financent 1 trimestre de majoration, dans la limite de 8 trimestres, utilisables dès 55 ans pour avancer le départ jusqu'à 2 ans avant l'âge légal. Les 20 premiers points restent réservés à la formation ou à la reconversion, sauf pour les générations les plus anciennes. Un salarié polyexposé depuis dix ans peut donc détenir, sans que personne au service RH n'ait fait le calcul, de quoi partir deux ans plus tôt. Suivre les comptes C2P de vos salariés exposés n'est pas une option de confort : c'est la seule façon de fiabiliser votre pyramide des départs sur ces postes.

Travailleurs handicapés : un départ possible dès 55 ans

La règle : un salarié qui a travaillé avec une incapacité permanente d'au moins 50 % peut partir dès 55 ans, au taux maximum, s'il réunit une durée d'assurance cotisée qui varie selon sa génération et son âge de départ. La RQTH seule ne suffit plus : elle ne compte que pour les périodes antérieures au 31 décembre 2015. Depuis la réforme de 2023, la condition de durée validée a été supprimée, et une commission peut valider des trimestres pour les salariés qui ne peuvent pas justifier leur taux sur toute la période.

L'angle mort est ici maximal : le statut de travailleur handicapé relève de la vie privée, et beaucoup de salariés concernés ne l'ont jamais déclaré à leur employeur. Vous pouvez découvrir un départ à 55 ans sans avoir jamais su qu'il était possible.

Invalidité et inaptitude : le départ certain à l'âge légal

Dernière pièce de la carte. Un salarié en pension d'invalidité voit celle-ci remplacée, à l'âge légal, par une retraite pour inaptitude au travail — la substitution est automatique, sauf s'il exerce encore une activité ou recherche un emploi. Cette retraite est servie au taux plein, quel que soit le nombre de trimestres. Pour vos prévisions, retenez ceci : un salarié invalide ou reconnu inapte ne prolongera pas au-delà de l'âge légal pour compléter ses trimestres. Sa date de départ est la plus prévisible de toutes — à condition de l'avoir notée.

Le lien avec vos obligations loi Seniors

Ces départs ne sont pas un sujet à part : la loi Seniors en a fait un thème d'entretien. L'usure professionnelle figure au programme de l'entretien de mi-carrière, à organiser dans les 2 mois suivant la visite médicale de mi-carrière, vers 45 ans — le panorama complet est dans notre guide des entretiens obligatoires. À 45 ans, un salarié exposé a déjà des points C2P et parfois une rente AT/MP : c'est le bon moment pour en parler, pas à 59 ans.

Pour les entreprises d'au moins 300 salariés comme celle d'Isabelle, DRH d'une ETI de 320 personnes, le sujet remonte d'un cran : à défaut d'accord de méthode, la négociation seniors obligatoire s'appuie sur un diagnostic préalable dont les indicateurs (décret n° 2025-1348 du 26 décembre 2025) croisent la BDESE et le DUERP. Vos expositions documentées dans le DUERP et vos déclarations C2P racontent la même histoire : celle des salariés qui partiront plus tôt. Le cadre d'ensemble est détaillé dans notre dossier loi Seniors.

Le réflexe : repérer ces salariés avant qu'ils ne se découvrent eux-mêmes

Dans la PME de Nathalie, 80 salariés, le croisement tient sur une page : les rentes AT/MP en cours, les salariés exposés aux facteurs C2P, les postes de nuit ou répétitifs occupés depuis plus de quinze ans. Chaque ligne est un départ potentiellement avancé de deux à cinq ans. La donnée qui tranche — le relevé de carrière et le compte C2P du salarié — reste personnelle ; seul un bilan retraite construit avec le salarié donne sa date réelle de départ, dispositifs anticipés compris.

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Sources